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Le luxe ce n’est pas l’opposé de l’écologie

Photo du rédacteur: Audrey Bernier-Perron
Audrey Bernier-Perron
il y a 6 heures
10 min de lecture

Bilan de vingt ans à concevoir autrement

 

Il y a une phrase que j’entends encore, directement ou indirectement, et qui vient chercher toujours autant :

 

« Nous avons finalement choisi le luxe plutôt que l’écoresponsable. »

 

Et à chaque fois, quelque chose accroche en moi.

 

Pas parce que tout le monde devrait nécessairement choisir un projet écologique.

 

Mais parce que cette phrase révèle une mal-compréhention beaucoup plus profond que ça.

 

Je me demande : depuis quand on a décidé que le luxe et l’écologie étaient deux directions opposées?


Designer intérieur écoresponsable. Le luxe est écologique.

Dans le fond, ça a toujours été comme ça et j'en est assez de ce discours et de cette pensée populaire complètement à côté de la plaque. C'est pas compliqué, je n'en peux plus.

 

Comme s’il fallait choisir entre un intérieur magnifique et un intérieur responsable. Entre sophistication et conscience, entre qualité et environnement et entre confort et sobriété.

 

Comme si le design écoresponsable se résumait encore à quelques planches de grange installées sur un mur, une lampe trouvée sur Marketplace et deux matériaux recyclés placés ici et là pour pouvoir dire que le projet est « vert ». Ou encore que ça prenait absolument une certification leed, conçu par des gens certifiés pour dire et prouver qu'un projet est sain et est « vert ».

 

Après plus de vingt ans à exercer mon métier de designer écologique, je peux le dire clairement : ce n’est absolument pas ma définition de l’écoresponsabilité.

 

Et ce n’est certainement pas ma définition du luxe non plus.

 

Peut-être qu'au fil du temps, on a simplement mal défini le luxe

 

Pendant longtemps, le luxe a été associé à l’abondance. Plus grand, plus rare, plus neuf, plus cher, plus spectaculaire, plus démonstratif et plus que son voisin. (!)

 

Mais je crois que cette définition commence sérieusement à montrer ses limites. Ça a carrément atteint ses limites. En d'autres mots, ça les a largement dépassés. 

 

Soyons honnête, aujourd’hui, qu’est-ce qu'il y a de réellement luxueux à posséder exactement ce que tout le monde peut commander en quelques clics?

 

Qu’est-ce quil y a d’exceptionnel dans une maison remplie des mêmes objets, des mêmes pierres, des mêmes luminaires et des mêmes références que celles qui circulent partout sur nos écrans?

 

Pour moi, le véritable luxe se trouve ailleurs.

 

Dans ce qui est juste.

 

Et ce que j'entends par ce qui est juste, c'est dans la justesse d'une matière choisie parce qu’elle vieillira magnifiquement. Dans un meuble fabriqué par un artisan qui connaît son métier. Dans un élément ancien qu’on a eu suffisamment de discernement pour ne pas jeter. Dans une maison conçue pour la personne qui l’habite plutôt que pour la photographie qui sera prise lorsqu’elle sera terminée, ou pour le chiffre d'affaire que le projet représente. Dans une lumière naturelle qu’on a comprise avant de choisir une couleur. Dans un espace qui respecte le corps, les habitudes, la santé et le rythme de ceux qui y vivent. Dans quelque chose d'unique n’existe pas partout ailleurs.

 

Ça, c’est du luxe.

 

Et à mes yeux, c’est profondément écoresponsable.

 

L’écologie n’est pas une esthétique

 

C’est probablement l’un des plus grands raccourcis que j’observe encore aujourd’hui. Mon constat des vingt dernières années.

 

On imagine parfois qu’un intérieur écologique doit avoir l’air écologique.

 

Du bois brut, du beige, de la terre cuite, du lin, des plantes, quelques meubles et objets récupérés.

 

Mais l’écoresponsabilité n’est pas un style décoratif.

 

C’est une manière de prendre des décisions.

 

On peut créer un intérieur très contemporain, maximaliste, coloré, sophistiqué ou extrêmement haut de gamme tout en adoptant une démarche profondément responsable.

 

Et inversement, un intérieur qui donne visuellement l’impression d’être « naturel » peut avoir demandé énormément de ressources neuves, de transport, de matériaux à forte empreinte et de remplacement inutile.

 

Le véritable travail se passe souvent dans ce qu’on ne voit pas immédiatement.

 

Entre-autres: la provenance, la fabrication, la durabilité, la qualité de l’air, les composés présents dans les matériaux, le transport, la possibilité de réparer et la façon dont le bâtiment réagit à son environnement, etc...

 

Ce qu’on a choisi de conserver.

 

Ce qu’on a volontairement décidé de ne pas acheter.

 

Les artisans auxquels on a confié le travail.

 

Et le nombre d’années pendant lesquelles ces décisions continueront d’avoir du sens.

 

L’écologie est beaucoup moins une apparence qu’une philosophie

 

Et ce que j'observe et constate depuis vingt ans, c'est que notre discours a énormément changé. 

 

Quand j’ai commencé à pratiquer le design intérieur, en 2006, parler de réemploi, de matériaux sains, de provenance, de bâtiment écologique ou de consommation responsable n’occupait certainement pas la place que ces sujets occupent aujourd’hui.

 

Et ça, c’est une évolution magnifique.

 

Aujourd’hui, énormément de gens font davantage attention.

 

On achète seconde main.

 

On compost.

 

On choisit certains produits biologiques.

 

On réduit notre plastique.

 

On parle de local.

 

On se questionne sur notre alimentation.

 

On s’intéresse à la santé, au bien-être, à notre empreinte environnementale.

 

Les entreprises ont elles aussi compris que ces préoccupations existaient.

 

Le vocabulaire écologique est partout.

 

Et pourtant, après toutes ces années, un constat me revient continuellement :

 

notre discours a évolué beaucoup plus rapidement que certains de nos réflexes de consommation.

 

Et c’est particulièrement visible lorsqu’on rénove.

 

Parce que nos convictions sont faciles… jusqu’à ce qu’elles soient mises à l’épreuve

 

C'est relativement facile de vouloir consommer autrement lorsque les conséquences sont petites.

 

Mais un projet de rénovation, ou de construction, vient toucher quelque chose de beaucoup plus profond, comme : notre argent, notre maison ou notre lieu de travail, notre sécurité, notre sentiment de contrôle, notre peur de nous tromper, notre rapport au temps, notre image sociale, notre ego, etc... 

 

Et soudainement, nos convictions sont confrontées à quelque chose de très humain : le stress !

 

  • On veut du durable, mais on veut que ce soit prêt rapidement et que ca look.

 

  • On veut du sur mesure, mais on compare son prix à celui du standard.

 

  • On veut travailler avec des artisans locaux, mais leur délai nous inquiète.

 

  • On veut quelque chose d’unique, puis on demande à ce que ça ressemble davantage à l’image vue sur Pinterest.

 

  • On veut conserver et revaloriser, jusqu’à ce que quelqu’un nous dise qu’il serait plus simple de tout enlever.

 

  • On souhaite une maison profondément adaptée à notre vie, pis on se compare à celle du voisin, de notre sœur ou de l’influenceuse qu’on suit.

 

  • On veut un projet réfléchi, mais dès que l’échéancier nous échappe légèrement, l’urgence reprend le dessus.

 

Et je ne dis pas ça pour juger.

 

Je le constate.

 

Je l’observe depuis plus de vingt ans. Et croyez moi, ça n'a pas changé. 

 

Et vous savez quoi, je crois que c’est précisément là que nos valeurs cessent d’être théoriques.

 

Faire un choix responsable quand tout est simple, accessible et sans compromis ne demande pas grand-chose.

 

C’est lorsque ce choix exige davantage de patience, de réflexion, de confiance ou de discernement qu’on découvre réellement jusqu’où nos convictions sont ancrées.

 

Parce qu’au fond, nos valeurs ne se révèlent pas seulement dans ce que l’on dit vouloir.

Elles se révèlent surtout dans les décisions que l’on prend et aussi surtout dans comment on se sent par rapport à ces mêmes décisions, lorsque faire autrement devient un peu moins facile.

 

Le temps aussi est un luxe

 

On parle énormément du prix des matériaux, et beaucoup moins du prix du temps.

 

Pourtant, créer quelque chose d’unique et de profondément adapté demande du temps.

 

Du temps pour comprendre, du temps pour dessiner, du temps pour vérifier.

 

Du temps pour laisser évoluer une idée, pour faire fabriquer, pour trouver l’élément ancien qui ne se commande pas sur demande.

 

Du temps pour restaurer plutôt que remplacer.

 

Du temps pour coordonner plusieurs personnes dont le savoir-faire est spécialisé.

 

Et parfois, du temps simplement pour ne pas prendre une décision sous pression...

 

Nous avons tous développé une relation étrange avec le temps.

 

  • Nous voulons du personnalisé avec la vitesse de la production industrielle.

 

  • Nous voulons de l’artisanal avec la prévisibilité d’Amazon.

 

  • Nous voulons du durable immédiatement.

 

Mais certaines choses qui ont de la valeur prennent du temps précisément parce qu’elles ne sont pas produites à la chaîne.

 

Et faut savoir que le temps n’est pas nécessairement un problème à éliminer du processus.

 

Comprenons ici que parfois, souvent et même toujours, le temps fait partie de la qualité du résultat.

 

L’écoresponsabilité demande également une autre relation au contrôle

 

Vous savez, un projet implique toujours une certaine part d’inconnu.

 

Et encore davantage lorsqu’on travaille avec un bâtiment existant, des artisans, du réemploi ou des éléments fabriqués sur mesure.

 

Une matière ancienne peut nous surprendre, tout comme un mur peut révéler quelque chose que personne ne pouvait prévoir.

 

Une pièce récupérée peut nécessiter une adaptation, tandisqu'un artisan peut proposer une solution plus intelligente que celle imaginée au départ.

 

Le projet é-v-o-l-u-e.

 

Et pour moi, cette évolution n’est pas automatiquement un échec de planification, ou une faute professionnelle. Eh non. (!)

 

Elle fait partie du vivant.

 

Une conception responsable, ça ne signifie pas improviser.

 

Au contraire.

 

Elle demande énormément de structure.

 

Mais elle demande aussi suffisamment de confiance pour accepter qu’une conception puisse se raffiner à mesure qu'on obtient de nouvelles informations.

 

Vouloir contrôler chaque détail, chaque coût et chaque journée plusieurs mois à l’avance peut parfois nous donner une impression de sécurité. Mais ça peut également fermer la porte aux solutions les plus intelligentes.

 

Le luxe, ici encore, n’est peut-être pas le contrôle absolu.

 

C’est d’avoir une équipe suffisamment compétente et alignée pour naviguer intelligemment lorsque la réalité demande une adaptation. Les clients tout comme les professionnels.

 

Le réemploi non plus n’est pas automatiquement synonyme d’écoresponsabilité

 

Je veux aussi être très claire là-dessus.

 

Acheter une lampe sur Marketplace ou en brocante ne transforme pas automatiquement un projet en démarche écologique.

 

Tout comme utiliser du bois récupéré quelque part dans une maison ne suffit pas.

 

Le réemploi est un outil extraordinaire.

 

Mais derrière lui se trouve une réflexion beaucoup plus importante : Avions-nous réellement besoin de remplacer cet élément?

 

C’est là que la déconsommation entre véritablement dans la conversation.

 

Avant de chercher quoi acheter de mieux, peut-être faut-il commencer par demander : Avons-nous besoin d’acheter?

 

Est-ce que cet élément peut être réparé?

 

Transformé? Déplacé? Retapé? Recontextualisé?

 

Est-ce que ce que nous trouvons « dépassé » aujourd’hui est réellement arrivé à la fin de sa vie? Ou sommes-nous simplement arrivés à la fin d’une tendance?

 

Pour moi, cette question est beaucoup plus radicale que n’importe quel matériau portant une certification environnementale. Et ça devrait être au coeur des réflexions de tous et chacun.

 

Parce qu’elle vient questionner notre relation même à la consommation.

 

Moins, mais infiniment mieux

 

La déconsommation n’est pas, pour moi, une philosophie de privation.

 

Au contraire.

 

Elle permet parfois d’accéder à beaucoup plus de qualité.

 

Au lieu de disperser un budget dans une quantité impressionnante de choses moyennes, on peut décider d’investir dans quelques éléments exceptionnels.

 

Un ébéniste ; Une pierre locale ; Une œuvre originale ; Un meuble ancien ; Une robinetterie réparable ; Un matériau sain ; Une intervention architecturale qui transformera réellement la façon dont on habite.

 

Acheter moins peut permettre de vivre avec mieux. Et surtout, de vivre avec des choses dont on connaît l’histoire, la provenance ou la personne qui les a fabriquées.

 

Je trouve ça difficile d’imaginer quelque chose de plus luxueux que ça.

 

Le luxe devrait aussi prendre soin

 

C’est probablement ici que ma définition s’éloigne le plus de la conception traditionnelle du luxe.

 

Je ne crois pas qu’un intérieur soit réellement haut de gamme simplement parce qu’il contient des matériaux coûteux.

 

Pour moi, un lieu luxueux devrait prendre soin.

 

  • Prendre soin du corps.

  • De la santé.

  • De la qualité de l’air.

  • De la lumière.

  • Du sommeil.

  • Des gestes et rituels du quotidien.

  • De l’acoustique.

  • Du confort.

  • Du bâtiment.

  • Des ressources.

  • Des personnes qui fabriquent ce que nous y introduisons.

  • Du territoire dont ces ressources proviennent.

  • Et, idéalement, des générations qui arriveront après nous.

 

C’est là que l’écologie et le luxe cessent complètement d’être deux concepts différents.

 

Ils deviennent indissociables.

 

Parce qu’un luxe qui détruit silencieusement ce dont nous dépendons pour vivre me paraît finalement assez pauvre.


Non?

 

Le véritable luxe est profondément personnel

 

Il y a autre chose que vingt ans de pratique sur le terrain en design intérieur écoresponsable m’ont appris.

 

Une maison réellement luxueuse ne devrait pas pouvoir être transférée telle quelle chez quelqu’un d’autre.

 

Elle devrait être tellement liée aux personnes qui l’habitent, à leur histoire, à leur environnement et à leur façon de vivre qu’elle perdrait quelque chose en étant simplement reproduite ailleurs.

 

C’est là que se trouve, pour moi, la véritable personnalisation.

 

Pas uniquement dans une couleur choisie sur mesure.

 

Mais dans la compréhension profonde du lieu.

 

  • De son orientation.

  • De sa lumière.

  • De son architecture.

  • Du territoire autour.

  • De ceux qui y vivent.

  • De leurs personnalités.

  • De leurs habitudes.

  • De leurs valeurs.

  • De leurs besoins parfois contradictoires.

  • Des enfants qui grandiront.

  • Des parents qui vieilliront.

  • Des amis qui viendront manger.

  • Des matins pressés et des dimanches lents.

 

Un intérieur devrait raconter cette vie-là.

 

Pas celle d’un magazine, d'un nombre de clics ou de ton tableau Pinterest.

 

Alors, qu’est-ce qui a réellement changé en vingt ans?

 

Beaucoup de choses. Et en même temps, pas vraiment autant qu’on pourrait l’espérer.

 

D'accord, la conscience est plus grande, le vocabulaire existe, les ressources sont plus accessibles, les matériaux évoluent, les connaissances aussi.

 

Mais nous vivons encore dans une culture qui nous apprend constamment que le prochain objet, la prochaine rénovation, le prochain achat ou la prochaine tendance améliorera notre vie.

 

Nous sommes encore profondément entraînés à remplacer avant de réparer, à accélérer plutôt qu’à attendre, à comparer plutôt qu’à nous écouter, à chercher à l’extérieur ce qui devrait commencer par une réflexion intérieure.

 

Et je ne crois pas que cette contradiction se réglera uniquement avec de meilleurs produits, non.

 

Elle demande une autre façon d’habiter, de concevoir et de consommer. Une autre relation au temps, aux objets, à l’argent, à nos maisons, à nos besoins pis à nos enfants. 

 

À ce que nous considérons comme précieux.

 

Peut-être que le luxe de demain ressemble à ça

 

À une maison dans laquelle l’air est sain.

 

À des matériaux qui vieillissent et se restaurent plutôt qu’ils ne se détériorent.

 

À des objets que nous avons envie de garder et qui nous rappelle d'agréables souvenis.

 

À une pièce ancienne au milieu d’éléments contemporains.

 

À un meuble fabriqué à quelques kilomètres seulment de chez nous.

 

À une rénovation qui conserve autant qu’elle transforme.

 

À une architecture qui travaille avec le soleil plutôt que contre lui.

 

À un intérieur qui ne ressemble à aucun autre parce qu’il a été pensé pour les personnes qui y vivent.

 

Tsé, moins de choses, mais davantage de sens.

 

Moins de tendances, mais plus d’identité.

 

Moins de consommation automatique, mais plus de discernement. 

 

Moins d’urgence, mais plus de qualité.

 

Peut-être que le véritable luxe n’a jamais été d’avoir accès à tout.

 

Mais qu'aujourd’hui, le luxe est d’avoir suffisamment de conscience pour savoir ce qui mérite réellement d’entrer dans notre vie.

 

Pis après plus de vingt ans à concevoir des espaces, c’est probablement là que j’en suis.

 

Je ne veux pas, et je ne peux ́pas, choisir entre le beau et le responsable.

 

Ni entre l’humain et l’environnement.

 

Non plus entre le luxe et l’écologie.

 

Je veux créer, et je crée, des lieux où ces choses ne s’opposent pas.

 

Des lieux uniques, sains, durables, et profondément personnels.

 

Des lieux capables de prendre soin des êtres vivants qui les habitent autant que du monde auquel ils appartiennent.

 

Parce qu’au fond, notre maison n’est jamais séparée du reste, parce que tout est interrelié.

 

— Audrey Bernier-Perron

Designer écoresponsable, fondatrice d'AUB&CO Intérieurs

 
 
 

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